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Chronique de Jacques de Coulon

Les cinq koshas : surmonter le confinement

par Jacques de Coulon | 07/04/2020 | La chronique de Jacques de Coulon

En cette période de confinement, la pratique du yoga est une aide précieuse. La vision de l’être humain décrite dans les textes anciens comme les Upanishads nous montre aussi que la plus grande part de nous-mêmes échappe au confinement. Seul le niveau le plus extérieur de notre être, le corps physique, reste cloîtré à la maison. Mais nous avons quatre autres « corps » (kosha en sanscrit) qui restent libres de leurs mouvements. Ils peuvent continuer à voyager et entrer en contact avec des personnes ou des lieux éloignés. 

« J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre »1 écrivait déjà Blaise Pascal au 17e siècle. Pourquoi ? Parce que nous vivons à la périphérie de nous-mêmes, ballotés sur l’écume des vagues par une mer houleuse. Et Pascal de critiquer l’excès de divertissements qui nous fait oublier l’essentiel. Le verbe « divertir » vient du latin divertere qui signifie « se détourner », « se séparer ». De qui ? De moi-même, de mon être profond. 

Pour Pascal, si nous étions capables d’introspection en cessant de nous confondre avec un corps qui s’agite en tous sens comme un pantin pour satisfaire une multitude de pulsions, nous serions à même de rester calmement dans une pièce. « Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? »2 interroge le poète Angelus Silesius.

Qui est confiné ? Mon corps physique. Si je pense que tout mon être s’y condense et s’y restreint, alors je vais souffrir. Ramana Maharshi, sage indien du siècle dernier, avertit : « Vous vous identifiez à votre corps, ce qui est une erreur profonde : vous êtes la vie inconditionnée ».3 Que veut-il dire ? Notre corps physique est certes une facette de notre identité mais nous avons plusieurs autres dimensions. Nous sommes bien plus que ce corps. Pour le comprendre, on se tournera vers la description des cinq koshas dans les Upanishads, développée ensuite par Shankara. 

Kosha en sanscrit se traduit par « enveloppe », « gaine » ou « corps ». Le noyau de notre être, le Soi, se manifeste au travers de cinq « corps » emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes. De l’extérieur vers l’intérieur, la Taittiriya Upanishad distingue :

Le Soi fait de nourriture (corps physique).

Le Soi fait de souffle (« corps » d’énergie).

Le Soi fait de pensée (« corps » mental).

Le Soi fait de connaissance (« corps » des idées).

Le Soi fait de félicité (« corps » de béatitude).4

Le schéma suivant montre ces cinq « corps » :

Notons que ces différentes gaines émanent toutes d’une unique source de conscience : le Soi (atman). Nous n’avons donc pas qu’un seul corps mais bien cinq ! Et plus nous pénétrons à l’intérieur de nos matriochkas, plus leur texture devient fine et plus nous sommes libres. Encore faut-il savoir accomplir ce voyage en commençant par dépasser le corps physique. Nous allons maintenant approfondir les cinq koshas en vous proposant un déconfinement en cinq étapes.

1. Le corps physique

Les sages de l’Inde nomment le corps le plus extérieur annamayakosha, littéralement « l’enveloppe » (kosha) qui se manifeste (maya) par la nourriture (anna). N’est-ce pas en mangeant que le corps prend du volume ?

Le plus important, à ce niveau, est de relier le corps à la source de conscience (le Soi) en apprenant à l’habiter pleinement. Or trop souvent, nous le confinons au rôle d’objet manipulable en oubliant de le ressentir. Le corps n’est pas une simple mécanique à huiler ni un paquet de chair à muscler frénétiquement. C’est la maison de notre être. Le yoga préconise d’allier le mouvement ou la posture au souffle et surtout à la conscience. D’où la formule suivante pour annamayakosha :

Geste corporel   +   souffle   +   conscience

Même dans une chambre, on peut bouger et s’étirer en toute conscience, notamment devant son écran. On pratiquera une série de mouvements dynamiques, par exemple « l’arbre qui pousse », les « 7 mouvements de la colonne vertébrale » ou la « salutation au soleil ». Tout cela en restant relié au « Point source » comme le disait Roger Clerc, mon maître en yoga de l’énergie. C’est ainsi qu’il nommait l’origine de la conscience jaillissant de la « vie inconditionnée » pour reprendre l’expression de Ramana Maharshi. 

Se mouvoir consciemment en vivant chaque mouvement : telle est la première étape du déconfinement. Toute personne (un senior aussi) doit continuer de bouger et refuser de rester encastré dans un fauteuil à longueur de journée, sous peine de dépérir. La pratique des gestes conscients du yoga nous y aidera efficacement.

2. Le « corps » d’énergie

Pranamayakosha, l’enveloppe qui se révèle par l’énergie vitale (prana) : tel est le nom du deuxième « corps ». Le plus souvent, on traduit prana par « énergie » ou « souffle ». Ce niveau comprend donc les forces qui animent le corps physique : la respiration, l’influx nerveux ou une vitalité plus subtile circulant par exemple dans les méridiens de l’acupuncture. Chacun peut ressentir ce « corps pranique » après des exercices de respiration alternée ou au cours d’un yoga nidra. On réalise alors qu’il est plus léger et plus ample que le corps physique dont il dépasse les limites.

André Van Lysebeth, l’un des pionniers du yoga en Occident, voyait une relation entre le prana et l’électricité : « Le prana est au yoga ce que l’électricité est à notre civilisation »5 affirmait-il au début des années 70, soit il y a 50 ans. Il n’y avait pas encore les réseaux sociaux sur Internet. Mais aujourd’hui, on pourrait dire que le monde virtuel fonctionnant par l’électricité est un niveau de réalité « pranique ». 

Et n’est-ce pas grâce à mon « corps d’énergie » que je me déplace sur la Toile à l’autre bout de la Terre pour converser avec un ami ? Vision surréaliste, voire grotesque, diront certains puristes puisque Internet n’a rien à voir avec la spiritualité. Mais qui a dit que le yoga se réduisait à une spiritualité ? Il se définit d’abord comme une science expérimentale de la conscience qui s’élargit par la pratique. Or c’est exactement ce que permet le Net en nous faisant vivre dans une nouvelle réalité, une « surréalité ». Dans cette perspective, l’expérience d’un « corps pranique » se projetant au loin s’avère bel et bien surréaliste !

Hier soir, j’ai bu l’apéritif avec un groupe d’amis tout en restant confiné chez moi. Nous avons tous trinqué en même temps et nous avons discuté de tout et de rien, chacun parlant à son tour sur l’écran. Ce n’était certes pas aussi intense qu’une rencontre en chair et en os dans un bistrot mais cette pratique nous a permis de sortir un moment de notre confinement. Pourtant mon corps physique, lui, est bel et bien resté cantonné à la maison. Il ne s’est pas déplacé chez les autres. Mais qui a donc voyagé en temps réel sur la Toile pour apparaître et parler sur les écrans de mes amis, si ce n’est mon « corps pranique » ? 

Dans le cybermonde, je peux me transporter à volonté au lieu choisi et dialoguer, voire télétravailler. Qui est ce « je » ? Ce n’est ni mon corps physique, ni une pensée ou une rêverie. Il se situe donc bel et bien sur un plan pranique. On remarque ici que pranamayakosha (le corps d’énergie) transcende tout confinement grâce à l’émergence de la nouvelle réalité virtuelle. Cette ouverture permise par les écrans fait de nous des êtres plus libres, aptes à communiquer au-delà du confinement physique, n’en déplaise à ceux qui parlent de « crétinisme numérique ». 

Je suis aussi à même de sortir virtuellement de chez moi pour visiter un lieu féérique ou un musée avec mon « corps d’énergie ». Ainsi hier, malgré toutes les barrières physiques, je me suis rendu à l’Abbatiale du village médiéval de Conques et j’ai déambulé dans les ruelles adjacentes grâce aux nouvelles technologies. Je n’appréhendais la scène que par le sens de la vue mais je me suis efforcé de ressentir mon « corps » en train de marcher, d’écouter le son des cloches, de humer les odeurs printanières… Bref, je me trouvais à Conques dans mon « corps pranique » au point d’oublier la chambre où je me trouvais. Chacun est capable de faire la même chose en se déconfinant un moment.6

Le yoga nous enseigne cependant à ne pas rester confinés trop longtemps sur la Toile et à varier les niveaux de réalité en revenant dans le corps physique, notre prise de terre. Sinon, nous risquons de disjoncter !  Il est donc capital de prendre le temps de s’étirer et de respirer en plein conscience.

3. Le « corps » mental

Le troisième « corps », plus intime et plus fluide que la « poupée pranique » se nomme manomayakosha : la gaine du mental (manas). Ce domaine est celui des pensées imagées ou plus exactement des sens intérieurs. 

Chacun de nos sens extérieurs (vue, ouïe, toucher, odorat, goût) a son double intérieur qui entre en action lors du rêve ou de la rêverie. Lorsque nous évoluons dans le monde onirique ou quand nous imaginons une scène, nous voyons des formes, nous écoutons des sons, nous touchons des objets, nous humons des odeurs et nous goûtons des saveurs alors que nos sens extérieurs sont mis entre parenthèses. Nous avons aussi un « corps » pour vivre mille péripéties tandis que son compagnon physique repose tranquillement dans un lit ou reste assis sur sa chaise. Tel apparaît le « corps » mental doté de sens subtils.

« Dans la condition de rêve, tout contact avec le monde extérieur est momentanément coupé. Sans aucun secours étranger, le mental crée alors les différents éléments qui composent un univers complet » écrit Shanhara7. Ce « corps de rêve » ou « étui mental » a donc une liberté que son confrère physique n’a pas. Il a les moyens de s’envoler à volonté dans le ciel de la rêverie vers tous les horizons imaginables. Il est aussi capable de remonter le temps en ravivant un souvenir ou de se projeter dans le futur en vivant par avance telle ou telle situation, par exemple la fin de l’épidémie de coronavirus. Ce « corps » mental échappe par définition à toute réclusion. Il est libre comme l’air. D’où l’importance de bien l’entretenir en cultivant ses sens intérieurs.

Comment reboiser son intériorité, si importante en ces temps de confinement ? Au cours d’un yoga nidra, après avoir pris conscience du corps et du souffle, on voyagera par exemple dans une contrée merveilleuse en vivant les situations avec tous nos sens intérieurs, dans notre « corps » mental. Ou alors on se remémorera des scènes fabuleuses comme le préconise le poète Nerval. Rimbaud, lui aussi, est un maître des créations intérieures, un athlète du « corps de rêve » : « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans, j’ai connu le monde ; j’ai illustré la comédie humaine » écrit-il dans ses Illuminations. Écoutons aussi Baudelaire décrivant son yoga nidra :

Je fermerai partout portières et volets

Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.

Alors je rêverai des horizons bleuâtres,

Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,

Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin.  

Paysage in : Les Fleurs du Mal

Dans notre chambre et grâce à notre « corps » mental, nous voici sortis du confinement. La lecture de poèmes ou de contes n’est-elle pas une libération ? En nourrissant notre imaginaire, elle permet de repeupler l’intériorité et de sortir ainsi de toutes les cages, comme l’oiseau s’élevant dans l’azur infini.

4. Le « corps » de la connaissance

Le quatrième « corps », dit Shankara, est « doué de la fonction cognitive »8. En sanscrit, il se nomme vijnanamayakosha : la gaine (kosha) qui se révèle par la connaissance (vijnana). Le mot vijnana a donné en latin le verbe cognoscere voulant dire « connaître » puis en français le terme « gnose », la connaissance la plus haute.

À ce niveau, nous n’évoluons plus sur le plan des formes particulières perceptibles par nos cinq sens externes ou internes. Nous vivons dans le « monde des idées » comme le dit Platon ou dans la sphère des archétypes pour parler comme Jung. Nous avons transcendé le temps et l’espace pour nous tourner vers des principes ou des symboles universels. Ainsi, l’idée d’homme, l’idée d’arbre ou les lois mathématiques sont valables en tout temps et en tout lieu.

Le « corps » de connaissance a-t-il encore des sens pour appréhender les idées ? On pourrait parler de « sens de compréhension ». Ne dit-on pas « je vois la solution de ce problème » ou « j’entends ce que vous me dites » pour signifier que nous comprenons ? Ou encore « je sens que nous approchons de la vérité » pour exprimer une intuition ?

Nous sommes dans vijnanamayakosha si nous faisons des mathématiques, quand nous cherchons à définir telle ou telle notion ou plus simplement au moment où l’on parle. Le langage tissé de mots dépasse les phénomènes singuliers en recourant à des concepts généraux, des idées. Lorsque vous parlez, vous ne visualisez pas tout ce que vous dites. Vous êtes au-delà des pensées imagées (« corps » mental). Inutile de préciser que « l’enveloppe de connaissance » échappe elle aussi au confinement en transcendant les limites matérielles.

5. Le « corps » de béatitude

L’enveloppe la plus proche du Soi, l’être profond, se nomme en sanscrit anandamayakosha, le « corps » rayonnant de joie (ananda). Shankara précise que « la gaine de béatitude intercepte un reflet du Soi. Lequel est, Lui, félicité absolue ».9 On atteint ce niveau par la méditation, par-delà les pensées et les concepts.

Nous goûtons alors une pure joie d’exister comme l’exprime Rousseau dans ses Rêveries du promeneur solitaire : « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? s’interroge-t-il. De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de sa propre existence. (…). Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire. »10

Rousseau n’exprime cependant que le côté pile de la méditation : la conscience de la plénitude d’exister, comme si l’on pouvait se suffire à soi-même. Le côté face consiste à s’ouvrir à tous les autres êtres, notamment les plus démunis. La Bhagavad-Gîta l’exprime par l’image du collier de perles : « Tous les êtres sont enfilés comme des perles sur un fil » (VII, 7). Je suis certes une personne unique, infiniment précieuse (la perle) mais, au plus profond de moi, me voici relié à tous les autres êtres par un fil d’or.

Une moniale cloîtrée dans un couvent nous expliquait bien ce double aspect de la contemplation : « La nuit, lors de veilles, je commence par faire le vide en moi. Une joie lumineuse me remplit. Ensuite, je laisse venir toutes celles et ceux qui ont besoin d’aide. Surgissent alors des visages le plus souvent inconnus. Certains se trouvent dans des hôpitaux ou dans des lieux dévastés. Je ne les imagine pas et je suis sûre qu’ils existent vraiment. Je les confie alors à cette clarté qui me dépasse infiniment. » 

Des moines bouddhistes vivent la même expérience. Au-delà des contacts physiques ou virtuels, au-delà des pensées, ils entrent en relation avec d’autres humains en détresse pour les soulager et les confier à « la vie inconditionnée ». De manière mystérieuse mais bien réelle.

Quant au Soi, noyau de notre être, il se définit par trois termes : Sat (l’être), Chid (la conscience) et Ananda (la joie). D’où la nature du Soi : une pure conscience d’exister dans la joie. Nous ajouterons : en communion avec les autres.

Pour Shankara, le but consiste à vivre pleinement dans nos cinq corps et à les traverser pour atteindre le joyau qui brille au centre, le Soi. « Le sage détourne ses regards de la jarre, de l’eau et du reflet dansant. C’est vers le soleil qu’il les porte. »11 Au-delà de la jarre (le corps physique), de ses eaux (les « corps » d’énergie, mental, de connaissance) et du reflet (le « corps » de béatitude) nous trouverons le « soleil », vraie source du bonheur. Il scintille au cœur de notre intériorité et nous relie à tous les êtres.

Ajoutons pour conclure que cette source de conscience ne meurt pas, comme le dit Ramana Maharshi : « La conscience ne nous abandonne jamais. Chacun de nous sait : « Je suis ». Personne ne peut nier le fait qu’il est. Pouvez-vous imaginer un seul instant où vous n’êtes pas ? »12 Une belle perspective à l’heure où la peur de la mort s’invite dans nos sociétés.

Jacques de Coulon

 

1 Blaise Pascal, Pensées ; LGF, Paris,1972, p. 66 (Pensée139).
2 Angelus Silesius, Le Pèlerin chérubinique, Trad. C. Jordens, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1994, p. 38
3 L’enseignement de Ramana Maharshi, trad, J. Herbert, Paris, Albin Michel, 1978, p. 339.
4 Taittiriya Upanishad II.8, Trad. E. Lesimple.
5 In : Sophie Flak et Jacques de Coulon, Restez zen, vos enfants sont connectés, Payot, Paris, 2020, p. 113.
6 Pour une description précise de cette pratique, voir le livre de Sophie Flak et Jacques de Coulon, Restez zen, vos enfants sont connectés, Payot, Paris, 2020, p. 167.
7 Shankara, Le plus beau fleuron de la discrimination, verset 170, Paris, Maisonneuve, 1981, p. 50.
8 Opus cité, verset 184, p. 54.
9 Opus cité, verset 207, p. 60.
10 J.J. Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, cinquième promenade, Paris, Flammarion, 1964, p. 102.
11 Opus cité, verset 219, p. 64.
12 Opus cité, p. 339.

Jacques de Coulon

Ancien recteur, philosophe et auteur de nombreux ouvrages, Jacques de Coulon a contribué à la fondation du RYE en 1978

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