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Chronique de Jacques de Coulon

L’éveil de la conscience planétaire par le yoga

par Jacques de Coulon

Tous unis : l’interdépendance des êtres

Depuis de nombreuses années, l’homme s’est coupé de son environnement pour mieux l’exploiter. Il en a fait un objet de profit, utilisant sa raison pour arraisonner la nature au lieu de la sauvegarder. Enfermé dans sa tour technologique dominant toutes choses, il étend ses tentacules tous azimuts en omettant trop souvent de voir qu’il se met en danger lui-même. On me rétorquera que nous vivons à l’ère de la mondialisation qui nous relie justement à toute la planète. Mais cette mondialisation n’est-elle pas un vaste système financier destiné à profiter au maximum des ressources naturelles ? Heureusement qu’émerge aujourd’hui une nouvelle conscience, notamment chez les jeunes qui proposent une autre vision au monde. 

Le yoga favorise puissamment l’éveil de cette conscience écologique planétaire puisque, par définition, il nous invite à nous mettre en relation avec ce qui nous entoure. Yoga vient en effet de la racine sanscrite yug qui a donné en français le mot « jonction » par l’intermédiaire du verbe latin jungere (joindre). Pratiquer le yoga, c’est donc renouer contact avec notre environnement, vivre en union avec les autres et avec la nature. La Bhagavad-Gîta l’exprime par la belle image du collier : « Tout ce qui est en ce monde est enfilé comme des perles sur un fil » (VII, 7). Au fond de nous-mêmes passe un fil d’or qui nous rattache aux autres perles, à tout ce qui existe. Rejoindre ce Soi en communion avec l’ensemble de la planète, tel est le but du yoga et des méthodes de méditation. Ce centre (le fil d’or) s’avère bien plus profond que le moi (l’ego) refermé sur lui-même et qui veut tout s’approprier. 

Thich Nhât Hanh, le sage vietnamien, nous explique bien cette interdépendance de tous les phénomènes :  « Les scientifiques ont découvert que chaque particule est influencée par toutes les autres. Quand nous méditons sur une chaise, nous pouvons voir l’univers entier dans toutes les relations interdépendantes et entrelacées de la chaise. La présence du bois révèle le soleil. La chaise n’est pas séparée. Elle existe simplement à travers ses relations d’interdépendance. »[1] Chacun peut faire l’exercice sur lui-même : je dépends d’abord de mes parents qui m’ont fait naître, de mes grands-parents et de tous mes ancêtres. Plus je remonte loin, plus ils sont nombreux. En mangeant du pain, me voici relié au boulanger qui l’a fabriqué, au champ de blé qui a donné les grains puis la farine, au soleil et à la pluie, qui ont permis aux épis de croître... En ouvrant ce livre, je suis en contact avec l’auteur mais aussi avec l’arbre d’où est venu le papier. Et ainsi de suite. 

Être en yoga, c’est réaliser que je suis à l’intersection d’une multitude d’êtres. Avant d’être un moi qui se prétend indépendant, je suis interdépendant, je suis un tissu d’appartenances qui me relie au monde entier. Cette prise de conscience m’ouvre sur une nouvelle mondialisation, respectueuse de ce qui m’entoure puisque j’en dépends.

Unis dans l’espace : la planète est un organisme vivant

Pour le scientifique britannique James Lovelock, « La Terre est un être vivant », comme l’indique le titre en français de l’un de ses livres. Il l’explique ainsi : « Toute tentative pour imaginer une biosphère subjuguée par l’homme est vouée à l’échec. L’état de notre planète inclut l’homme comme un partenaire à part entière. La Terre est un être vivant  dont l’humanité constitue le cerveau et le système nerveux. Tant que le caractère vivant de la Terre nous échappe, nous n’avons pas la volonté de réformer notre mode de vie. »[2] Lovelock nomme ce nouveau paradigme hypothèse Gaïa, du nom de la déesse grecque de la Terre. 

Je ne suis donc pas une entité séparée, maître et seigneur de ce qui m’entoure, mais une cellule du grand organisme terrestre, en relation avec toutes les autres. En tant que cellule de la planète, j’ai besoin de l’ensemble des organes pour vivre.  Les Anciens l’avaient bien compris en personnifiant des phénomènes naturels comme la mer (Neptune), la foudre (Jupiter) ou le feu des volcans (Vulcain). Ce faisant, ils voulaient montrer que tout vit. Le poète Nerval, s’inspirant de Pythagore, l’exprime magnifiquement dans ses Vers dorés

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant 
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ? 
Respecte dans la bête un esprit agissant 
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose 
Un mystère d'amour dans le métal repose 
Tout est sensible ! 
Et tout sur ton être est puissant !

La Terre prend aussi conscience d’elle-même grâce à l’homme, comme nous l’ont montré les réactions des astronautes, émerveillés par « ce splendide joyau bleu et blanc suspendu sur un ciel de velours noir » (Edgar Mitchell). Loin d’en être le dominateur, l’être humain est la conscience de la planète. À ce titre, il a pour vocation d’en prendre soin. N’est-elle pas son « grand corps » ?

Pour vivre cette communion avec votre environnement, pour entrer en résonnance avec lui, nous vous proposons l’exercice suivant :

Exercice 1 : Festival des sens dans la nature

Arrêtez-vous dans la nature et, après avoir pris conscience de votre corps,  contentez-vous d’ouvrir vos cinq sens, sans faire quoi que ce soit, sans penser à quoi que ce soit ! Vous regardez cette petite fleur jaune qui illumine la forêt ; vous écoutez le chant des oiseaux ; vous sentez les caresses de l’air sur votre visage, vous humez les parfums des sous-bois qui embaument votre cœur et vous goûtez une fraise. Ici et maintenant.

Sur une plage, vous contemplez les ondulations de la mer qui viennent de l’infini, vous vous laissez bercer par le ressac des vagues tout en ressentant le sable chaud sous votre corps et les embruns salés qui fouettent votre peau. La mer et la terre ne sont-elles pas des êtres vivants qui vous nourrissent ?

Unis dans le temps, avec les générations passées et futures

Le yoga nous relie aussi dans le temps aux générations passées qui nous ont transmis la Terre en héritage mais également aux générations futures à qui nous transmettrons ce legs. Il se trouve donc aux antipodes aussi bien de ceux qui veulent faire table rase du passé que des adeptes irresponsables du « après moi le déluge ». 

De plus, un yoga qui se contenterait de vivre intensément le moment présent, fût-ce en pleine conscience, serait tronqué. Comme le dit Héraclite, la sagesse consiste avant tout à s’élever au-dessus du fleuve, pour considérer ce qu’il y a en amont (avant nous) et en aval (après nous). La conscience yogique englobe le passé et le futur.

Commençons par celles et ceux qui nous précèdent. « Posséder, c’est toujours recevoir », nous dit le philosophe Emmanuel Levinas en précisant que si nous oublions cette réalité, « on ne possédera que par usurpation. » [3] Cette prise de conscience nous conduit certes à préserver le patrimoine culturel, comme les monuments historiques, mais aussi le patrimoine naturel, comme les forêts ou les espèces animales. Nous ne les avons certes pas reçues d’autres êtres humains puisqu’elles existaient bien avant eux mais de la Planète, cette entité vivante ou alors de Dieu si l’on est croyant. Je ne suis pas le propriétaire mais l’intendant de ce terrain à mon nom et j’ai pour mission de l’entretenir en vue de celles et ceux qui viendront après moi. 

Quant aux générations futures, elles mobiliseront toute mon attention lorsque je devrai prendre telle ou telle décision. Hans Jonas nomme « principe responsabilité » cette prise en compte des humains à venir. Il s’énonce de la manière suivante : « Agis de façon que les effets de ton acte soient compatibles avec la permanence d’une vie vraiment humaine sur terre en incluant dans ton choix l’intégrité future de l’humanité. »[4] Par exemple, si je dois me rendre de Paris à Nice, je choisirai le train plutôt que l’avion ou si j’ai besoin d’une voiture, j’opterai pour le covoiturage. 

Bien des gens pensent que ce genre de choix n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan et n’influe qu’infinitésimalement sur l’environnement. Cette opinion est à l’opposé du yoga (jonction) puisqu’elle présuppose que je suis un individu isolé. Mais si tout le monde incluait les générations futures dans ses décisions, on observerait alors un véritable changement. Et comme je suis une « cellule » de ce « tout le monde », n’est-ce pas à moi de commencer et d’influencer mon entourage ? 

Un nouveau rapport au corps, ma petite planète

Depuis Descartes, nous avons tendance à considérer le corps comme un objet. Il n’est, selon l’expression cartésienne, qu’une « matière étendue » dépourvue d’intelligence contrairement à l’esprit pensant qui le dirige. Pour Descartes, il existe donc une nette distinction entre le corps et l’âme. Cette conception est partagée par certains sportifs pour qui le corps est une machine à perfectionner. On le regarde de l’extérieur pour le soumettre et booster ses performances.

Toute autre est l’approche de Spinoza pour qui le corps est l’expression de l’âme dans l’espace-temps : « L’âme et le corps sont une seule et même chose » écrit-il. Ici, le corps est vu comme sujet, comme la maison de l’être. Il n’est pas question de l’asservir pour en faire un instrument docile mais de l’habiter. Telle est aussi l’attitude du yoga. Le tableau suivant résume ces deux points de vue :

Corps objet Corps sujet
  • Une machine
  • Exploiter pour un rendement maximal
  • La maison de l’être
  • Habiter consciemment le corps


Notre relation au corps conditionne notre rapport à la planète. Le corps est notre petite planète tout comme la planète est notre grand corps. Si l’on regarde son corps comme une chose extérieure à dominer, on aura tendance à faire de même avec notre environnement. Au contraire, si l’on vit en communion avec lui, on intégrera de la même manière le monde ambiant. La pratique reine pour développer cette seconde approche est la rotation de la conscience dans les partie du corps lors du yoga nidra. Tout mouvement conscient accompagné du souffle nous permet aussi de ne faire qu’un avec notre corps et donc ensuite avec toute la Terre, notre corps élargi. Oui, comme le disaient les Anciens, le corps humain est un microcosme, intimement relié au macrocosme. 

Une nouvelle manière de voir le monde

Pour le philosophe Martin Heidegger, « il y a deux sortes de pensées : la pensée qui calcule et la pensée qui médite La pensée qui médite est une pensée à la poursuite du sens. Elle exige que nous ne nous fixions pas sur un seul aspect des choses. La révolution technique pourrait fasciner l'homme de telle sorte qu'un jour la pensée calculatrice soit la seule à être admise. »[5]. 

Heidegger écrit ce texte prémonitoire en 1959. Or aujourd’hui, à l’ère numérique, nous assistons au triomphe de la pensée calculatrice au détriment de l’approche méditative et poétique qui permettrait de voir l’unité des êtres au sein d’une planète vivante.

La poésie nous aide à changer notre vision du monde et à nouer des relations avec notre environnement en sortant de la tour d’ivoire du moi. Pour Rilke, « l’arbre pense au-dedans » tandis que Baudelaire voit la Nature comme « un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. » 

Pour tisser de nouvelles relations et développer un regard neuf sur le monde, nous vous proposons cette méditation sur une fleur :

Exercice 2 : le renouvellement du regard

Regardez une pâquerette comme si vous la voyiez pour la première fois, sans l’étiqueter d’emblée du nom de « pâquerette » pour la classer dans l’ensemble « fleur » ! Peut-être l’associerez-vous à un petit soleil terrestre ou à un délicieux biscuit ou encore à un œil des champs. Et si la rosée du matin perle encore sur ses pétales, vous la verrez pleurer de joie dans la lumière solaire. Peut-être l’entendrez-vous aussi vous poser cette question : Me trouves-tu belle ? 

Pratiquez ce regard nouveau le plus souvent possible et notez sur une feuille de papier toutes ces nouvelles relations que vous tissez. Vous pourrez alors dire avec Nerval : « Tout dans la nature prenait des aspects nouveaux et des voix secrètes sortaient de la plante »

En conclusion, avant d’être un individu dominant le monde depuis la citadelle de son moi, l’être humain est yoga, c’est-à-dire « jonction » avec tous les autres êtres dont il répond. Cette relation de responsabilité pour autrui et envers l’environnement précède et fonde la liberté individuelle, comme le souligne Levinas. C’est en réalisant cela que nous sauvegarderons notre planète et permettrons la survie de l’humanité

Jacques de Coulon

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[1] Thich Nhat Hanh, La vision profonde, Paris, Albin Michel 1995, p. 140.
[2] J. Lovelock, La Terre est un être vivant, Le Rocher, Monaco, 1988, pp. 168.
[3] Emmanuel Levinas, Difficile Liberté, Paris, Albin Michel, 1976, p.33.
[4] Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, Cerf, 1990.
[5] Martin Heidegger, Question III, Sérénité, trad. André Préau, Paris, Gallimard,1966,  p. 166.

N.B. : les deux exercices sont tirés de notre ouvrage Soyez poètes de votre vie, Paris, Payot, 2009.

 

Jacques de Coulon

Ancien recteur, philosophe et auteur de nombreux ouvrages, Jacques de Coulon a contribué à la fondation du RYE en 1978

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