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Chronique de Jacques de Coulon

L'apprentissage de la liberté dans le yoga

par Jacques de Coulon

Une vision erronée de la liberté trop répandue actuellement

Être libre correspond souvent aujourd’hui à « faire ce que je veux quand je le veux ». Cette liberté débridée se manifeste notamment dans trois domaines : la santé, l’économie et l’identité. Je revendique ma liberté de ne pas porter un masque en ces temps de pandémie même si je risque de contaminer autrui. Sur le plan commercial, on veut être libre de vendre ce que l’on veut à qui l’on veut, en vue d’un profit maximal, quitte à laisser des enfants travailler dans des conditions déplorables à l’autre bout du monde ou à fournir des armes à un pays en guerre. Enfin, certains s’enorgueillissent de leur identité d’homme blanc en piétinant d’autre cultures. Mais cette liberté « trumpiste » nous trompe de piste. N’est-elle pas simplement la loi du plus fort asservi à ses pulsions dominatrices et mortifères ?

Pour le yoga, cette pseudo-liberté est en fait le contraire d’une authentique libération (moksha) qui présuppose le respect de la liberté d’autrui et vise à nous délivrer de tous les conditionnements. Les sages du yoga posent ces deux questions auxquelles ils répondent par la négative :

1.     Puis-je jouir d’une vraie liberté si je mets en péril la liberté d’autrui par mes appétits égoïstes démesurés ?

2.     Suis-je vraiment libre si je suis dominé par mes pulsions ?

D’où les deux facettes de la liberté à cultiver sur la voie du yoga : la coexistence des libertés décrite dans yama (règles pour vivre ensemble) et la délivrance finale, but ultime du yoga exposé dans la dernière partie des Yoga-Sutras intitulée kaivalya pada, ce qui veut dire la marche (pada, le pas) vers le détachement suprême (kaivalya). Nous allons maintenant examiner ces deux aspects d’une vraie liberté qui devraient aussi être les piliers d’une éducation réussie.

La coexistence des libertés ou la contrainte au service de la liberté

Dans la Bhagavad-Gîta, nous sommes tous associés aux autres pour ne former qu’une seule communauté. Le texte sacré exprime cette réalité par la belle métaphore du collier : « Tous les êtres sont enfilés comme des perles sur un fil » (VII, 7). Nous voici donc reliés à autrui en profondeur par un fil d’or passant par le centre de la perle que nous sommes. Je ne peux pas être libre si les autres ne le sont pas. Nos libertés sont interdépendantes. D’ailleurs le mot « yoga » vient de la racine sanscrite yug qui a donné le verbe joindre (latin : jungere). Pratiquer le yoga, c’est donc rejoindre son centre (le fil d’or) pour se relier aux autres.

Cette coexistence des libertés est à la base du yoga et constitue sans surprise la première étape des Yoga-Sutras de Patanjali, les yamas qu’on traduit par « règles de vie dans la relation aux autres »[1] ou « règles pour vivre ensemble ». Or le premier yama, « celui qui contient tous les autres »[2], c’est ahimsa, la non-violence ou, plus précisément, la non-nuisance. La porte d’entrée du yoga correspond donc au respect d’autrui dans sa différence. Nul n’entre en yoga s’il n’observe pas cette règle : ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre.

Tel est le principe de coexistence des libertés que le philosophe Emmanuel Kant présente comme le fondement d’un état de droit et de nos sociétés libérales. Les autorités ne nous imposent pas une croyance ni la manière d’être heureux (nous tomberions dans une idéologie totalitaire) mais ont pour unique mission de garantir la liberté de tous.

Et Kant de poursuivre son raisonnement : pour préserver la liberté de chacun, il faut une instance disposant d’un pouvoir de contrainte sinon certains risquent d’abuser de leur liberté au détriment de celle de leurs voisins. La contrainte est ici au service de la liberté de tous. D’où cette jolie définition de Kant : « La juste contrainte est un obstacle à ce qui fait obstacle à la liberté. »[3] En mathématiques, moins par moins donne plus. De même, cette contrainte en vue de maintenir la liberté s’avère positive.

La limitation de la liberté individuelle débridée est la condition sine qua non pour l’exercice de la liberté de tous. Par exemple, je me vois contraint de réfréner mes envies de vitesse en m’arrêtant au feu rouge, sous peine de sanction. Personne ne conteste la légitimité de cette obligation. Sans elle la vie du piéton (que je suis moi aussi parfois) serait davantage menacée et toute circulation deviendrait impossible dans le chaos engendré par l’absence de limites. La contrainte de m’arrêter à un signal protège paradoxalement aussi ma propre liberté de déplacement !

On retrouve cette nécessité de limites dans la deuxième étape des Yoga-Sutras, les niyamas, mot qui signifie « restriction, limitations, contrainte ».[4] Patanjali ne parle évidemment pas ici de répression étatique mais d’observances vis-à-vis de soi-même. Les règles sont intériorisées mais elles sont toujours orientées vers la liberté, que ce soit la cohabitation des libertés ou la délivrance ultime. Pour respecter la liberté d’autrui et se libérer de la tyrannie des pulsions, il s’agit d’apprendre à se réfréner, ce qui nécessite un effort, une ascèse (en sanscrit : tapah qui se trouve au cœur des niyamas).

La liberté est comparable à une source qui jaillit des profondeurs de l’être. Pour qu'elle donne sa pleine mesure, elle doit se confronter à des limites. Un cours d'eau ne fournira de l'énergie électrique qu'après s'être rassemblé en lac derrière un barrage. S'il n'est pas canalisé, il risque de se disperser, voire de s'évaporer dans un désert. Ainsi en va-t-il de notre liberté. Sans limites et sans points de repères, elle s'écoule tous azimuts et se dissipe sous le soleil de plomb des pulsions. Sans bornes, elle perd sa consistance. Tout permettre à l'enfant revient donc à en faire une sorte d'infirme de la liberté. Qui peut s’autoriser n’importe quoi finit par avoir la gueule de bois et par ne plus rien faire du tout. Blasé, il traîne son spleen dans le vide de son existence.

L'une des principales missions de l'école est donc de fixer des règles précises pour les élèves dès le début de l'année. Contrairement à une opinion répandue, un règlement appliqué impartialement structure et libère. D’où l'importance des normes. Elles s'élaboreront en collaboration avec les élèves qui s’y soumettront alors plus volontiers. La politesse, le silence quand l'autre parle ou travaille, l'honnêteté ou même la propreté des lieux constituent autant de valeurs qu'il s'agira de respecter et dont la transgression devra être sanctionnée. C'est à ce prix que l'école devient un espace de formation et de convivialité. La règle donne un cadre au sein duquel l'enfant grandit pour se muer finalement en homme libre. 

Faire écrire une charte aux élèves est un acte éminemment yogique. N’est-ce pas l’un des meilleurs moyens de leur enseigner yama et niyama, les deux premières étapes de Patanjali ?

La liberté comme libération des conditionnements, ultime but du yoga

Le yoga vise à nous libérer des pulsions et des turbulences mentales incontrôlées pour nous amener à la sérénité et nous rendre vraiment libres. Le couronnement de la pratique se nomme moksha, la libération de tous les conditionnements qui nous empêchent de devenir ce que nous sommes vraiment. 

C’est aussi le but de la démarche de Platon nous comparant à des prisonniers enchaînés dans une caverne en train de contempler un jeu d’ombres sur la paroi du fond. Briser nos chaines et sortir de la grotte symbolise le processus éducatif. D’ailleurs l’allégorie de la caverne fait explicitement référence à l’éducation, mot venant du latin educere signifiant « conduire » (ducere) « hors de » (ex) l’obscurité de la caverne où nous ne sommes que l’ombre de nous-mêmes.

Le yoga et l’éducation ont donc un même objectif : la délivrance de nos chaînes. Comme l’écrit Patanjali, le yogi « est libre de constructions mentales » (IV, 6).[5] Libre des préjugés, des aversions ou de l’avidité qui polluent le ciel de son existence.

Très bien mais comment y parvenir concrètement ? Par le discernement (viveka) qui consiste à séparer le bon grain de l’ivraie, le vrai du faux, le positif du négatif en développant l’analyse et l’esprit critique. « Le mental orienté vers la discrimination (viveka) est porté vers le détachement de tous les liens » précise Patanjali.[6]

Ce discernement source de liberté présuppose la capacité de prendre du recul en développant le témoin intérieur grâce à l’observation du souffle et du défilé des perceptions (pensées, sensations). Cette pratique du témoin est le cœur de la méditation. D’où ce schéma :

Voici un exercice destiné à des lycéens (ou à vous-même). 

Analyse de mes opinions 

·       Préparation : dos droit et yeux clos, prenez conscience de votre corps (brève rotation de la conscience). Observez maintenant quelques instants votre souffle puis vos pensées. Laissez-les passer en vous comme des nuages dans votre espace intérieur (pratique du témoin). Enfin, formulez clairement l’opinion que vous allez analyser, par exemple telle ou telle croyance, comme la réincarnation.

·       Origine : examinez d’abord l’origine de ce point de vue. Demandez-vous s’il vient vraiment de vous ou s’il vous a surtout été soufflé par d’autres, vos parents, un ami, une vedette de la télévision. Si oui, dans quelles proportions ? Vous contentez-vous de répéter ce que l’autre a dit ou avez-vous réfléchi longuement à cette opinion ? Faites deux colonnes. Dans la première, notez toutes les influences extérieures en les nommant. Dans la deuxième, écrivez ce qui vient vraiment de vous, notamment vos expériences personnelles sur le sujet.

·       Le pour et le contre : avez-vous pesé le pour et le contre de votre opinion ? Ici aussi, vous tracerez deux colonnes en notant les arguments pour et contre ce point de vue. Vous suivrez ainsi cette recommandation de Simone Weil : « Dès qu’on a pensé quelque chose, chercher en quel sens le contraire est vrai ».[7]

Remarque : cet exercice de lucidité nous libère des préjugés en élargissant notre conscience. L’examen des points de vue était d’ailleurs la méthode de Socrate à la base de tous les dialogues de Platon. On pourra pratiquer la même méthode pour les choix et les décisions à prendre. Dans quelle mesure ce choix vient-il de vous ? Vous constaterez sans doute que vous ne l’avez qu’en partie voulu. Par exemple, vous avez certes décidé de pratiquer tel sport mais vous avez aussi suivi des copains. Et vos études, qu’en est- il ? 

Précisons que dans le yoga, la libération (moksha) n'est pas une évasion du monde pour se diluer dans un au-delà éloigné. Il s'agit de changer notre regard sur le monde et de ne plus le voir à partir d'un petit moi recroquevillé sur lui-même, à travers la grille de nos concepts et de nos élucubrations teintées de désirs égoïstes. Apprenons à le contempler tel qu'il est, dans la pure clarté de sa beauté in­dissociable de la conscience semblable à un miroir sans taches. Nous le percevrons alors avec le regard neuf de l'enfant émerveillé, dans un état de simple accueil, sans plaquer sur lui des noms et des formes, sans vouloir le saisir et se l'approprier.

Voici un exemple (celui des sapins) montrant ces deux optiques possibles : le regard avide de l’homme intéressé et la vision ô combien plus riche du poète capable d’admirer les merveilles de son environnement :

1.  Regard tronqué et calculateur du prédateur :

Ces sapins dans mon pré vont être abattus et la vente de leur bois me rapportera la somme de 500 euros.

2.  Vision poétique :

Les sapins en bonnets pointus

De longues robes revêtus

Comme des astrologues,

Saluent leurs frères abattus.  (Apollinaire, Les sapins)[8]

 Ces deux perceptions sont complètement différentes ! Et pourtant il s’agit bel et bien de la même réalité. La première approche nous met des œillères en nous faisant voir le monde à travers le prisme déformant de la rentabilité. La seconde nous libère en laissant le réel se présenter dans toute sa splendeur symphonique.

« Je suis un miroir infini comme le ciel dans lequel passent les nuages colorés des pensées et des sensations dans un festival de sons et lumières » affirme le libéré vivant (jivan mukti). Les maîtres tibétains parlent de la « sagesse du miroir ». Cette conscience cristalline, synonyme de liberté, n’est-elle pas le but du yoga comme de l’éducation ? 

Jacques de Coulon

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[1] Yoga-Sutas de Patanjali, Trad. Françoise Mazet, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1991, p.94.
[2] Ibidem, p. 96.
[3] Kant, Métaphysique des mœurs, Première partie : Doctrine du droit, trad, A. Philonenko, Paris, Vrin, 1971, p. 105
[4] Yoga-Sutas de Patanjali, opus cité, p. 94.
[5] Yoga-Sutras, opus cité, p. 174.
[6] Yoga-Sutras, opus cité, p.191 ; Sutra IV, 6.
[7] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Pocket, 1988, p. 120.
[8] Guillaume Apollinaire, Alcools, Paris, Gallimard, 1973, p. 107.

Jacques de Coulon

Ancien recteur, philosophe et auteur de nombreux ouvrages, Jacques de Coulon a contribué à la fondation du RYE en 1978

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