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Chronique de Jacques de Coulon

Le karma yoga pour surmonter l’agressivité et la déprime chez les jeunes

par Jacques de Coulon

Karma yoga veut dire yoga de l’action (karma en sanscrit). Cet acte doit être désintéressé, au service d’autrui ou du bien commun. Il s’agit d’un engagement bénévole, sans attendre un quelconque bénéfice pour soi-même. Par exemple, rendre visite à une personne âgée dans l’espoir de figurer sur son testament n’est pas du karma yoga mais lui tenir compagnie pour qu’elle se sente moins seule en pensant à elle plutôt qu’à moi est un comportement digne du karma yoga. L’acte peut sembler le même mais l’intention diffère et la relation sera meilleure dans le second cas : je serai vraiment attentif à l’autre, sans penser à mes intérêts.

Certains estiment à tort que le karma yoga implique d’agir pour agir, sans but. Mais ne serait-ce pas alors faire n’importe quoi, impulsivement et sans réflexion préalable ? Non, l’action est orientée vers un objectif. Et c’est ce but qui doit être désintéressé. Si je m’engage dans un groupe pour aller ramasser des déchets polluant les bords d’une rivière, j’ai bel et bien une visée : sauvegarder la nature et assainir ce lieu pour les promeneurs. Mon dessein est alors en vue du bien commun, donc au-delà de l’égoïsme. Plusieurs jeunes se mobilisent à cet effet et, ce faisant, ils pratiquent une forme de karma yoga. 

Nous allons exposer ici comment le karma yoga s’avère un excellent antidote contre la violence ou l’anxiété chez les jeunes résultant d’une absence de perspectives, surtout en cette période de pandémie et de crise économique. Un engagement altruiste n’est-il pas un moyen efficace pour cesser de tourner en rond et de ressasser de sombres pensées ?

Une hausse de l’agressivité et de la violence chez les jeunes

À la suite des mesures sanitaires que nous avons subies et d’un avenir qui s’est bouché pour beaucoup, on constate un regain de violence et de dépression, voire de suicides, en particulier au sein de la jeune génération. Comment l’expliquer ? Par le manque de contacts sociaux, certes, mais aussi par une restriction du champ des possibles, à la fois spatialement et temporellement : impossible de voyager à l’époque des confinements et difficile de se projeter dans l’avenir tant l’incertitude est grande ! 

Tout être humain est doté d’un capital d’énergie lui permettant d’avancer dans l’existence. Or si cette énergie ne peut plus se diriger vers un objectif qui nous pousse à nous dépasser, elle vire en agressivité contre nos congénères ou se retourne contre nous en provoquant une dépression. D’où ce théorème : moins on a de projets motivants, plus on devient agressif contre nos proches et contre soi. 

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik démontre brillamment cette corrélation entre le confinement et le regain de violence en commençant par citer l’expérience de « la cité des rats » de l’éthologue J.B. Calhoun : « Les rats qui se retrouvaient entassés (…) ont rapidement manifesté d’importants troubles de comportement. (…). Les animaux, ne pouvant fuir, ne pouvaient que combattre. »[1] L’absence d’échappatoire engendre stress et agressivité. Nous ne sommes pas des rats mais Cyrulnik fait tout de même un rapprochement avec les restrictions de liberté chez l’humain : « Dans les prisons surpeuplées, la violence devient incontrôlable. L’apparition d’un coronavirus mortifère a légitimé un confinement. Deux jours plus tard, les lignes téléphoniques de protection contre la maltraitance étaient submergées. »

Comment lutter contre ce phénomène ? Cyrulnik nous donne une piste : « Quand une foule est orientée vers un objet extérieur, la violence est canalisée sinon des individus de cette foule deviennent violents entre eux. »[2] Notons que cet « objet extérieur » peut guider négativement nos énergies si nous sommes en face d’une bande rivale ou d’un ennemi commun à éliminer. Mais il peut aussi nous aimanter positivement et nous sublimer s’il s’inscrit dans un projet constructif à réaliser ensemble, par exemple un engagement social ou climatique.

Selon Konrad Lorenz, l’un des pères fondateurs de l’éthologie, l’agressivité est un phénomène naturel. Pour vaincre les dérives violentes, il suggère de pousser les jeunes  à s’engager dans tel ou tel domaine, qu’il soit artistique, sportif ou éthique. L’énergie se sublime en tendant vers un objectif. S’il est désintéressé, on pratique le karma yoga.

Nous allons maintenant examiner les trois fondements de l’action qui nous libère de la violence et de la déprime : des raisons de vivre sources de projets bien élaborés débouchant sur un engagement concret.

Des raisons de vivre

En ce moment, nous faisons tout pour préserver la vie, notamment celle des personnes fragiles. Fort bien mais le simple fait de vivre ne suffit pas. On n’existe pas pour exister. On vit aimantés par des objectifs qui donnent sens à notre existence et qui nous font jouer notre propre note dans le grand concert de l’univers. Si tout le monde se laissait vivre, quelle monotonie ! La vie n’aurait aucun sel. Cette lourdeur d’une existence sans but est bien décrite dans le roman de Jean-Paul Sartre intitulé La Nausée où le personnage principal, Roquentin, se sent « de trop ». Albert Camus, lui, expose ce sentiment d’absurde dans L’Étranger.

Quant au philosophe Emmanuel Levinas, il parle de la pesanteur de l’être à l’état brut qu’il nomme « il y a ». Sans une personne capable de la prendre en charge et de l’orienter dans telle direction, l’existence n’a pas d’issue et nous plonge dans le brouillard. « L’être demeure comme un champ de force, comme une lourde ambiance » dit Levinas en précisant : « L’il y a, c’est l’horreur. »[3] Par conséquent, rechercher l’existence pour l’existence en voulant éviter toute forme de risque, à commencer par la présence d’autrui susceptible de nous infecter, n’est qu’une aberration. On ne fera que mariner dans la soupe sans saveur de l’il y a. On finira par demeurer toute la journée dans son lit, comme Oblomov, ce personnage russe du livre de Gontcharov, cité d’ailleurs par Levinas.[4]

Mais revenons à Camus pour qui la vie ne s’épanouit que grâce au sens que nous lui donnons. On ne vit vraiment que par l’aiguillon de nos raisons de vivre. Sans elles, l’existence s’étiole. « Je vois que des gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » constate Camus en ajoutant que « d’autres se font paradoxalement tuer pour des idées qui leur donnent une raison de vivre qui est en même temps une raison de mourir ». Les motifs de vie sont encore plus importants que la vie en elle-même. Vivre, oui, mais pour quoi et pour qui ? « Le sens de la vie est la plus pressante des questions » conclut Camus.[5] Or ne pas tomber malade donne-t-il un sens à l’existence ? On peut en douter.

Avant de formuler des projets puis de s’engager, les jeunes ont besoin de retrouver du sens, de sortir de l’absurde (ou de l’il y a) en se demandant pour quelles raisons ils sont là. Ce questionnement les aidera ensuite à se projeter dans le futur.

Des projets

La pleine conscience du présent ne saurait suffire à nous sortir du marasme, surtout en ces temps de crise. C’est l’avenir qui vient illuminer le présent et lui donne sens. Pensons à un rendez-vous amoureux : me voici joyeux devant cette perspective à venir qui me donne des ailes, maintenant. Tout me paraît léger. Je vois la vie en rose. Le présent se trouve ici transfiguré par un événement qui doit se produire prochainement.

On voit ici les limites de la méditation de pleine conscience focalisée sur les perceptions du moment. Elle se révèle d’une grande efficacité pour nous libérer des ruminations mentales mais elle devrait être complétée par l’élaboration de projets pour nous ouvrir des possibles et guider notre force vitale. Avoir un projet, c’est être capable de se projeter vers un but susceptible de nous motiver et de nous extraire de notre bulle. Nous en avons bien besoin ces temps-ci.

Pour saint Augustin, influencé par Platon, le temps est « l’image mobile de l’éternité ». Nous vivons en fait toujours dans le présent qui a trois faces : le présent du passé (représentation d’un souvenir grâce à la mémoire), le présent du présent (sensations immédiates) et le présent du futur (représentation de nos projets par l’imagination). Et quand la situation présente est difficilement supportable, on se tournera vers de beaux souvenirs (présent du passé) ou vers de belles perspectives (présent du futur). Tel est l’un des enjeux du yoga : créer mentalement une circonstance à venir qui se réalisera ensuite par la mobilisation de nos énergies.

Etymologiquement, yoga signifie « jonction » : avec le soi au plus profond de nous mais aussi avec notre bonne étoile qui danse devant nous et qui symbolise le projet désintéressé en train de nous attirer vers le « soleil du bien », comme l’appelle Platon. Cet astre nous évitera le désastre de la violence ou de la dépression en nous poussant à sortir du cocon et à nous engager.

L’engagement, base du karma yoga

L’Étranger, nous l’avons vu, est le roman de l’absurde chez Camus. Mais dans son autre grand récit, La Peste, il nous fait entrevoir une porte de sortie : celle de l’engagement pour une noble cause, incarné par le docteur Rieux qui se dépense sans compter pour soigner les malades. On ne saurait trouver un livre plus actuel.

Autour de nous, nous voyons des personnes s’engager bénévolement en vue de soulager la souffrance ou d’aider les plus démunis. Tels ces jeunes qui ont préparé et distribué des repas chauds aux familles dans le besoin, tous les week-ends cet hiver. Tout cela à Fribourg, en Suisse, pays des banques ! L’une des organisatrices, Isabelle Parras, exprime ainsi son ressenti : « Aider sans rien attendre en retour, cela forme une belle dynamique. » Quelle belle définition du karma yoga ! Et je puis vous assurer que ces bénévoles ne sont ni agressifs, ni dépressifs.

Dans chaque école, on devrait créer des associations qui s’engagent bénévolement dans un but humanitaire. Dans le lycée que j’ai dirigé, par exemple, le groupe Macrocosm, fondé par un professeur de géographie, mène des actions pour récolter des fonds en vue d’aider d’autres écoles et des dispensaires en Afrique ou en Inde. D’autres se mobilisent pour la libération de prisonniers politiques dans les pays totalitaires en lançant des pétitions. Ces pratiques devraient faire partie de toute formation.

Pour conclure, voici un exercice qui vous aidera à entrer dans le Karma yoga.

Se préparer au karma yoga

1.   Après une brève méditation où vous reprendrez conscience de votre corps et de votre souffle, notez les mots « action désintéressée » en les entourant au centre d’une feuille blanche. Puis inscrivez au bout de flèches partant de ce thème les exemples qui vous viennent à l’esprit. Chaque formulation commence par un infinitif. Exemples : apporter des fleurs à ma grand-maman, trier mes déchets, écrire une lettre pour protester contre telle injustice…

2.   Dans un deuxième temps, hiérarchisez les différentes actions projetées en les numérotant, soit par degré de désintéressement, soit par ordre de faisabilité selon vos moyens. Choisissez enfin dans la liste un seul acte à réaliser.

3.   Représentez-vous maintenant mentalement l’action choisie, le plus clairement possible et avec tous vos sens intérieurs au cours d’un bref yoga nidra. Vous vous impliquez pleinement dans cet acte. Vous vous voyez et vous vous sentez le réaliser.

Le karma yoga a l’avantage de se pratiquer dans la vie quotidienne. En mobilisant nos énergies vers un but non égoïste, il nous élève au-dessus de l’agressivité et de l’anxiété. Il devrait être un pilier de toute éducation.

Jacques de Coulon

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[1] Boris Cyrulnik, Des âmes et des saisons, Paris, Odile Jacob, 2021, p. 243.
[2] Ibidem, p. 244.
[3] Emmanuel Levinas, De l’existence à l’existant, Paris, Vrin, 1978, pp. 96-98
[4] Ivan Gontcharov, Oblomov, Le Livre de Poche, Paris, 1999.
[5] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris Folio essais, pp. 17-18.

Jacques de Coulon

Ancien recteur, philosophe et auteur de nombreux ouvrages, Jacques de Coulon a contribué à la fondation du RYE en 1978

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